L’avenir appartient-il aux geeks ?

Le dossier d’Évry magazine 117, s’intéresse aux nouveaux « modes d’emplois ». Quelles opportunités de travail offrent les évolutions numériques ?

Peut-on passer au numérique quand on n’a pas de formation initiale dans ce domaine ?

Est-il possible de créer son entreprise dans les nouvelles technologies si on ne possède pas de capital ? Dans cette nouvelle ère numérique, les métiers traditionnels vont-ils disparaître ou évoluer ?

Pour répondre à ces questions qui traversent notre société, « Évry mag » est allé à la rencontre des personnes qui travaillent au quotidien avec les outils numériques. Ils sont entrepreneur, créateur de jeux vidéo et enseignant. Sans détours, ils témoignent de l’évolution de leur métier et expliquent comment leur façon de travailler en a été modifiée. Rencontre avec ceux qui ont pris le train du numérique…

Étudiante et entrepreneure

« C’est pas facile d’entreprendre dans l’univers du numérique quand on est une femme ! », du haut de ses 25 ans, Nangalé Dramé ne manque pas d’énergie. En juillet 2016, alors qu’elle prépare un master en Gestion de Projet digital, elle fonde avec Bidia Doucouré et Myriam Zahid, le site Famprivée.com.  Ces passionnées de mode et de nouvelles technologies, ont développé, parallèlement à leurs études, une entreprise de vente en ligne de vêtements et de cosmétiques.

Pour promouvoir et commercialiser leur ligne de vêtements aux couleurs de l’Afrique, les nouvelles technologies leur sont apparues comme une évidence : « sutout au niveau des coûts », confesse Nangalé.

« Car une vraie boutique, ça coûte cher !». Fortes de leur complémentarité, les trois associées ont mis en pratique leurs compétences fraîchement acquises. « Nous avons pu faire beaucoup de choses par nous-même : la création de notre site de vente en ligne et la promotion de nos vêtements par les réseaux sociaux », précise-t-elle. « En termes de visibilité, c’est dur de faire sa place sur internet. Et nous n’avons pas les budgets pour faire de la publicité ! », souligne Nangalé. « Avec les réseaux sociaux, nous faisons connaître nos produits et nous développons notre communauté ».

C’est à la Fabrik’, que les trois créatrices du site de vente en ligne Famprivée.com ont inauguré leur projet, le 25 octobre dernier dans le cadre de la Semaine de l’entreprenariat.

Les jeunes entrepreneures ont pu bénéficier du soutien de la Chambre de Commerce et d’industrie de l’Essonne et notamment de l’espace de co-working mis à disposition des porteurs de projet. « Depuis 2016 j’ai aussi de nombreux échanges avec La Fabri’k qui nous a beaucoup aidé pour l’inauguration de notre site ». Pour autant, le chemin n’est pas facile pour les trois jeunes femmes. « J’ai le sentiment que l’entreprenariat est un bon moyen de lutter contre les discriminations, et le numérique encore davantage », déclare Nangalé.

« Quand on communique via un ordinateur, les barrières tombent. On regarde d’abord les compétences », conclue la jeune femme, bien décidée à faire mentir quelques préjugés.

La mutualisation, c’est mon capital !

Les jeunes entreprises du cluster jeux vidéo C19 se développent en interaction avec les étudiants de l’École ENSIIE avec lesquels ils partagent des locaux cours Blaise Pascal.

À sa sortie de l’école d’ingénieurs, Vitéra avait une idée en tête : développer un jeu vidéo.  Mais lorsqu’on n’a pas d’argent de côté pour constituer un capital, acquérir des ordinateurs et une tablette graphique, acheter du mobilier et le matériel de bureau : difficile de mener à bien son projet !

Quand l’ENSIIE a créé son cluster, appelé C19, situé cours Blaise Pascal, Vitéra Y a tout de suite été enthousiasmé par le principe de mutualisation et de partage des compétences. En contrepartie des cours qu’il dispense à l’école d’ingénieurs, celle-ci met à disposition des locaux et des outils informatiques. « Pour une start-up, c’est vraiment appréciable d’avoir du matériel performant à disposition, souligne Vitéra.

Notre graphiste peut ainsi travailler sur un grand écran et un ordinateur puissant dans le cadre de la plateforme technologique. » dans cet espace d’un nouveau genre cohabitent ainsi de jeunes entrepreneurs qui œuvrent tous dans le domaine des nouvelles technologies, avec l’envie de développer ensemble leur business. Mais ce qu’apprécie plus particulièrement Vitéra, ce sont les échanges avec l’école et ses étudiants et la possibilité de participer à la dynamique au sein de la Grande École du Numérique. Dans ce secteur en perpétuelle mutation, où les jeux vidéo naissent et disparaissent à la vitesse de la lumière, les étudiants tout proches constituent un échantillon test grandeur nature qui permet à Vitéra d’être à l’affût des tendances et des nouveautés.

« Aujourd’hui, le savoir bouge tout le temps, il est en ligne, accessible à tous, à tout moment ». Claire Lecoq, enseignante chercheuse au département informatique à Télécom SudParis

À l’École des nouvelles technologies

Le domaine de l’enseignement est emblématique des mutations induites par les nouvelles technologies. Sur le campus de Télécom Sud Paris, Claire Lecocq, enseignante chercheuse au département informatique en est l’illustration. Selon elle, le numérique n’a pas seulement modifié la pédagogie, en intégrant le multimédia, la vidéo, des documents en ligne comme support de cours, il a surtout bouleversé le rapport enseignant-étudiant. « Avant les années 2000, l’enseignant était sur son estrade et il transmettait son savoir de façon magistrale. Aujourd’hui le savoir bouge tout le temps. Il est en ligne, accessible à tous, à tout moment. »

Dans ce contexte, l’enseignant devient un accompagnateur qui participe à la validation et à la co-construction du savoir en guidant les étudiants dans la réalisation de leur projet d’apprentissage et leur préparation professionnelle de futurs ingénieurs.

« Cela demande d’être très humble. Ce changement de posture nécessite de la part des enseignants une grande souplesse et un engagement fort. Nous sommes des tuteurs, des guides qui font valoir la bienveillance et le respect de l’autre dans la nouvelle relation que nous établissons ensemble. »

Ce bouleversement va même plus loin que celui du champ strictement professionnel. Si la façon d’enseigner de Claire Lecocq s’est adaptée aux nouvelles technologies, elle constate que le rapport vie professionnelle-vie privée est modifié : « Le numérique supprime certaines frontières, s’amuse-t-elle. Aujourd’hui chacun de nous peut faire ses courses, en même temps consulter sa banque et répondre à un sms… »

À l’identique, l’élève, quel que soit l’heure ou le lieu, peut interagir avec l’environnement pédagogique ou l’enseignant. C’est juste une adaptation à un principe qui prévaut désormais : « J’apprends n’importe quand, n’importe où. »

Comme beaucoup de métiers, celui d’enseignant a été transformé par les nouvelles technologies qui suppriment des frontières.

Évry vers un nouveau modèle de société ?

Partager une plateforme informatique, des locaux ou des connaissances, c’est prendre part à une économie dite « collaborative ».  Cette forme d’organisation qui privilégie l’entraide favorise la solidarité plus que la compétition et contribue à instaurer une nouvelle échelle de valeurs dans l’école, l’entreprise et par extension toute la société.

Plus besoin de lourds investissements pour entreprendre ! Et pour répondre aux besoins des porteurs de projet, la Ville a anticipé les mutations technologiques. Les espaces et les outils de co-working se développent comme à la pépinière Magellan ou au Cluster C19. Les grandes écoles que sont Telecom Sud Paris et l’ENSIIE forment chaque année des milliers de jeunes en partageant le savoir et les connaissances. L’essor du numérique, avec l’implantation à l’ENSIIEdu super calculateur, permet de mutualiser la puissance de calcul et bientôt de stockage de données. Bientôt aux côtés de Nangalé, Claire et Vitéra, d’autres entreprises prospèreront et avec elles de nouveaux emplois durables. L’économie collaborative, au même titre que l’économie sociale et solidaire ou l’économie circulaire (liée au recyclage des produits), laisse entrevoir une nouvelle façon de travailler à laquelle Évry contribue. Un modèle plus juste, plus respectueux des hommes et de la planète.