Les neuf vies de monsieur Soto

(Re)-Découvrez le portrait publié dans Évry Magazine de Ramon Soto, l’homme qui distribue les communications de la Ville.

Vous l’avez certainement déjà croisé dans les rues d’Évry. « Monsieur » Soto, 77 ans, est une figure de la ville. Arrivé en 1976 après avoir fui le Chili de Pinochet, il fait le lien entre la municipalité et les Évryens en distribuant toutes les communications papier de la Ville dans vos boîtes aux lettres. Le temps d’une tournée, il nous en dit plus sur sa vie, son métier, sa ville.

« Les écharpes, ça m’étouffe. » il fait moins de deux degrés dehors. « Monsieur » Soto, Ramon de son prénom, ne semble pas craindre le froid. Ce septuagénaire pas comme les autres, sac vissé sur le dos, chaussures de randonnée et col de chemise immaculé, s’apprête à parcourir des dizaines de kilomètres à pied pour distribuer les informations municipales. C’est avec beaucoup d’enthousiasme qu’il souhaite nous raconter son parcours, sa vie, son histoire avec Évry. Nous l’accompagnons pour la tournée des immeubles du centre-ville.

Crieur public des temps modernes, « monsieur » Soto est le lien direct entre la municipalité et les Évryens. Lettres aux habitants et aux commerçants, invitations aux événements, flyers… en un an, ce sont plus 250 000 documents qui passent par ses mains. Et lorsque l’on sait que « monsieur » Soto travaille pour la mairie depuis 1989, on n’ose imaginer la quantité de courriers distribués et le nombre de kilomètres parcourus.

Le plus évryen des Chiliens

Il connait certainement Évry mieux que quiconque et pourtant, cet Évryen n’est pas originaire de la Ville ou de la région, ni même du continent. Après avoir fui le Chili et le régime Pinochet dans les années 70, Ramon Soto arrive en France en 1976. Il pose d’abord ses valises dans un foyer à Ris-Orangis. Mais c’est au lycée des Loges qu’il suivra assidûment des cours de français pour l’aider à obtenir la nationalité française. Son histoire avec Évry commence alors.

Son métier dans la distribution lui a permis de découvrir la ville dans les moindres recoins. Il connaît le code des portes, le nom des gardiens d’immeubles, les rues qui montent, qui descendent : « Je m’arrange toujours pour faire le tour des rues dans le sens le moins difficile pour moi », nous confie « monsieur » Soto, espiègle.

 

« J’ai vraiment vu Évry se développer tout au long de ces années, j’ai travaillé dans les villes voisines. Pour moi, Évry, a toujours été la capitale, la grande ville ! »

 

Une vie, des vies

Lorsqu’il vivait au Chili, Ramon Soto avait une carrière bien lancée. Professeur de droit constitutionnel dans la police, il faisait bon usage de ses nombreux diplômes. « Avec le coup d’État, étant dans la police, si je ne prenais pas position j’étais un traître ou un déserteur. J’ai dû quitter le pays très vite. » il a d’abord fui vers la Colombie, où il rencontrera sa femme. Par nécessité, il a accepté de travailler sur un chantier où il était cantonné à « dégager la boue d’un trou ». Très vite, il a su montrer ses talents dans d’autres domaines. « Un jour, j’ai aidé le conducteur de travaux sur des questions d’urbanisme et d’architecture. Je suis ensuite devenu comptable, puis chef et représentant du personnel dans l’entreprise », raconte-t-il avec fierté.

À son arrivée en France comme réfugié politique à 36 ans, l’histoire se répète. Il a d’abord commencé comme cantonnier dans une commune voisine d’Évry. « Je ramassais des feuilles mortes, je taillais des haies, mais on me demandait aussi du travail administratif en bureau quand le personnel venait à manquer. Ils savaient que j’étais capable de faire autre chose mais ma situation ne me le permettait pas, explique-t-il. J’aurais voulu reprendre ma carrière où je l’avais laissée au Chili mais mes diplômes n’étaient pas reconnus ici. »

Arrivé en fin de contrat avec la commune pour laquelle il travaillait, Ramon Soto a travaillé comme veilleur de nuit pendant neuf ans. De jour, il était étudiant à l’institut géographique de la Sorbonne, à Paris. Comme si cette vie d’actif, de père, de mari et d’étudiant n’était pas assez remplie, il a été arbitre de football jusqu’à 45 ans.

« Évry, c’est chez moi maintenant »

Cette vie dynamique est une illustration parfaite de la philosophie de Ramon Soto. Toujours volontaire, il n’a cessé de travailler pour mériter sa place. Mais s’il arpente toujours les rues d’Évry à 77 ans, c’est surtout par nécessité. Sa retraite ne lui permettant pas de vivre décemment, il continue de travailler tant que son corps le lui permet : « J’aime mon travail. J’ai toujours aimé être en extérieur, voir le ciel, le soleil, rencontrer des Évryens. Mais la fatigue me rattrape ».

Lorsqu’on demande à « monsieur » Soto s’il souhaiterait retourner au Chili pour couler des jours heureux, sa réponse est sans équivoque : « Le Chili, ce n’est plus vraiment le pays que j’ai connu. Je n’en n’ai plus les codes. C’est ici chez moi maintenant, j’ai ma petite fille, mes enfants… ».

Retraité et chef d’entreprise. Depuis 1989, Ramon Soto est à la tête de sa propre société, Amazonie Distribution. une entreprise familiale qu’il dirige avec sa femme.

 

Il aura certainement beaucoup plus à nous dire, mais il doit nous laisser. « Monsieur » Soto a encore trois quartiers à arpenter avant la fin de la journée. Les habitants doivent être informés au plus vite des travaux qui vont s’opérer autour de chez eux. C’est à toute vitesse qu’il traverse la rue et disparaît entre les immeubles de briques rouges du Centre-ville.