Parlez-moi de la dalle

Parc aux Lièvres, une histoire, des vies. Le quartier du Parc aux Lièvres est en plein renouveau. Retour, par les habitants, sur la vie d’un quartier riche en souvenirs.

Dans la grisaille de novembre, une brume hivernale enveloppe le quartier du Parc aux Lièvres. Les tours plantées sur la dalle s’élèvent vers le ciel et disparaissent dans un épais brouillard. Comme gommées. Vision prémonitoire, étrange sensation de vide qui préfigure ce que sera demain le sud d’Évry, sans la dalle, sans ce quartier emblématique, vestige des utopies architecturales des années 70. Mais cachée derrière ces tonnes de béton, derrière les devantures fermées des commerces ou les jeux d’enfants aujourd’hui désertés, se révèle une autre réalité du quartier. Des images colorées, des souvenirs heureux, des solidarités insoupçonnées et un attachement farouche à cette forteresse des temps modernes. Nous sommes allés à la rencontre de ceux et celles qui vivent le quotidien du quartier pour qu’ils nous parlent de la dalle.

Dans les locaux de la Maison de quartier Évry-sud, Mouna, Thana, Nour-Eddine, Souleymane, Killian et Joe-Elfried réfléchissent avec application aux questions qu’ils poseront lors de leur future interview : « Quand êtes-vous arrivé au Parc aux Lièvres ? », « Comment c’était la dalle au début ? », « Quels souvenirs garderez-vous d’ici ? ». Encadré par Nicolas Jalu, du Collectif BKE, ces jeunes collégiens profitent des vacances pour participer à l’atelier vidéo initié par la Maison de quartier et le Collectif BKE.

Outre le maniement de la caméra, l’apprentissage des techniques d’interview ou de prises de vues, ils partent à la découverte de la mémoire du quartier. Une histoire qu’ils n’ont pas connue et qu’ils demandent aux anciens de leur raconter. Objectif final : réaliser un véritable travail de mémoire aux côtés d’autres partenaires comme le Conseil Citoyen de quartier, l’association Bien Vivre à Évry Sud, Coup de Pouce, Relief, Oser, l’Association des familles d’Évry, le Collectif BKE et Cinéam, qui sauvegarde et valorise le patrimoine cinématographique amateur du département de l’Essonne… Bientôt la dalle ne sera plus, mais elle sera dans toutes les mémoires des Évryens, en images d’archives et films super 8, en photos, en témoignages vidéo et en expositions. Aujourd’hui, les langues se délient et
les souvenirs émergent, révélant un fort sentiment d’appartenance et une réelle tendresse pour cette architecture abrupte et minérale.

Un passé bucolique

Difficile d’imaginer qu’à cet endroit, au XVIIIe siècle, s’étendaient alors les jardins à la française du parc du Mousseau, dont l’entrée sur la route royale (RN7) se trouvait approximativement au milieu de la rue François Mauriac. Délaissé au XIXe siècle, le lieu devient une carrière de pierres meulières puis se transforme en prairie herbeuse, refuge des lièvres et des lapins, d’où son nom…

L’endroit ne bouge guère jusqu’en 1971, en même temps que l’édification de la préfecture du tout jeune département de l’Essonne au milieu des champs !

« Le programme du Parc aux Lièvres est né sous l’impulsion de l’État, se souvient André Darmagnac, ancien géographe de l’Épevry (Établissement public d’aménagement de la Ville Nouvelle). Il fallait alors loger les employés de la future préfecture et la mode de l’époque c’était de construire de grands immeubles alignés autour d’une dalle. Celle du Parc aux Lièvres a été pensée par un éminent architecte, M. Badani, grand prix de Rome, dont nous étions chargés de faire évoluer le concept initial pour une meilleure intégration dans la future Ville Nouvelle. Il nous prenait de haut mais on a quand même réussi à le convaincre de construire l’église ailleurs que sur la dalle car elle devait être édifiée sur l’emplacement de l’actuelle Maison de quartier. »

« En 1970, les immeubles sont alignés sur les chemins de grues. C’est le début de l’industrialisation de la construction. » André Darmagniac, ancien géographe de l’Épevry

 

« Quand j’étais chez moi, je voyais la forêt de Sénart et la Seine. On voyait loin, on n’était pas oppressé. Depuis que j’ai déménagé, je n’arrive pas à couper… » Pascal Proust, Président de Bien Vivre au Parc aux Lièvres.

Le confort en pleine crise du logement. Le chantier démarre en 1969 pour une livraison des quelque 600 logements en 1971. Alors que la lutte contre l’habitat insalubre est la priorité de l’État, alors gouverné par Georges Pompidou, on s’active sur le chantier ! C’est le début de l’industrialisation de la construction et des préfabrications d’éléments d’immeubles. Les premiers habitants de la dalle s’installent avec enthousiasme dans des appartements modernes, clairs, aux façades et aux balcons colorés de bleu et d’orange.

« J’ai connu ce quartier très vivant, se souvient Pascal Proust, président de l’association Bien Vivre au Parc aux Lièvres. Au début il y avait plein de commerces, un bar, un coiffeur, un cabinet médical et même un garage. On avait tout à portée de main. On se croisait à la supérette, à la sortie de l’école, les jeux étaient couverts d’enfants. Dans ma tour (N°9), il y avait des gens d’Air France, de la mairie, de la préfecture, on s’est fait beaucoup d’amis. »

Les Villes Nouvelles sont alors très médiatisées sous un angle parfois insolite comme en février 1975, lorsqu’après un Conseil des ministres à la préfecture d’Évry, Valéry Giscard d’Estaing se rend au Parc aux Lièvres pour l’un de ses traditionnels dîners chez l’habitant…

Mémoire des oubliés

Mais les habitants de la dalle ne se souviennent pas que de moments heureux. Ils parlent aussi d’abandon, de vie à part, de périodes difficiles, d’incendies dans les sous-sols et les loges de gardiens, d’une étiquette qui colle à leur quartier et les isole. C’est vrai qu’aujourd’hui le Parc aux Lièvres refroidit ceux qui n’y habitent pas. Jean Ricardo Christolin, directeur de l’association Coup de Pouce depuis l’an dernier, évoque ses premières impressions : « Je monte les escaliers et je découvre la dalle. Les grilles des commerces sont fermées tous les jours, les jeux d’enfants sont vides, l’aire de musculation est à l’abandon. J’ai l’impression que c’est un quartier perché, oublié et je me demande comment on peut vivre ici. »

Une forme de fatalité s’est emparée des habitants qui n’ont pas encore été relogés. Les rares commerces qui subsistent ont du mal à survivre, le bureau de poste où Corinne Radski est la seule employée depuis douze ans constate : « Les gens n’ont plus de raison de monter sur la dalle sauf ceux qui sont partis et qui reviennent par nostalgie. » Nostalgie des voisins de palier qu’on a eu du mal à quitter, d’une vie de quartier familiale où les mères se retrouvaient ensemble quand les enfants jouaient sur la dalle. Comme Mouna qui, après le stage à la Maison de quartier, retrouvera sa meilleure copine dans le square Churchill, son endroit préféré.

 

  • Sur la dalle, qui accueille une sculpture centrale, de nombreuses manifestations sont organisées par la Maison de quartier.

  • En juin 1984, Jack Lang, alors Ministre de la Culture, assiste à un concert sur la dalle au côté du Maire, Jacques Guyard. C’est la 3e édition de la Fête de la Musique.